Notes et rapports

Penser la démocratie à l’université : paroles d’étudiantes engagées dans une UE pas comme les autres – Propos recueillis par l’Open Lab In’Pact

Comment former à la démocratie dans un cadre universitaire ? À travers le témoignage de deux étudiantes ayant suivi l’UE Démocratie à l’université de Bordeaux, cet article donne à voir de l’intérieur un dispositif pédagogique singulier, où se croisent débats, enquêtes, réflexions collectives et propositions concrètes. En explorant les perceptions étudiantes de l’engagement, de la représentation étudiante dans les conseils élus et de la communication institutionnelle, il interroge les conditions réelles d’une participation démocratique à l’université. Une plongée sincère et lucide dans les coulisses d’une formation qui entend faire de l’université un lieu de partage.

Introduction

Qu’est-ce que la démocratie universitaire ? Que signifie s’engager lorsqu’on est étudiant ? Et comment rendre plus accessible la vie institutionnelle de l’université ? À l’université de Bordeaux, l’Unité d’Enseignement (UE) intitulée « Démocratie » propose depuis 2022 à des étudiants de différentes filières et niveaux d’études de réfléchir collectivement aux formes de participation dans la vie universitaire. Entre octobre et décembre 2024, une quinzaine d’étudiants ont participé à cet exercice.

L’UE vise à faire contribuer les étudiants à l’amélioration de la démocratie universitaire. Plus précisément, l’UE porte les six objectifs suivants1 : Mieux comprendre les valeurs de l’Université ; Mieux comprendre les principes de la démocratie et les mécanismes de gouvernance ; Encourager la participation et l’engagement des étudiants ; Découvrir comment fonctionnent les modèles participatifs dans d’autres universités en France et en Europe ; Identifier les facteurs qui influencent notre engagement ; Imaginer de nouvelles façons de mieux inclure les étudiants, ici et ailleurs.

Deux participantes, Thaïna et Fanny2 (respectivement en première et deuxième année de sociologie), reviennent sur cette expérience singulière, mêlant réflexion collective, découverte institutionnelle, débats critiques, enquêtes de terrain et propositions concrètes pour améliorer la participation étudiante.

En avril 2025, l’Open Lab In’Pact est allé interroger les deux étudiantes simultanément pendant un entretien semi-directif d’une durée d’1h30, qui a ensuite été entièrement retranscrit et traité de manière à en dégager les thématiques principales et à en extraire des verbatims illustratifs.

Ensemble, elles interrogent ce que signifie « faire vivre la démocratie » dans une université aujourd’hui. Une occasion rare de prendre du recul sur le fonctionnement universitaire et de faire entendre la voix des étudiants.

1. Une UE ouverte, interdisciplinaire et participative

1.1. Choisir une UE qui prolonge un engagement lycéen

Si Fanny (F) et Thaïna (T) ont choisi de s’inscrire dans cette UE, ce n’est pas par hasard. Toutes deux avaient déjà développé dès le lycée une sensibilité à l’engagement (qu’il soit associatif, citoyen…), la thématique de l’UE les a donc tout de suite interpellées. Thaïna évoque son passage par Amnesty International tandis que Fanny raconte son implication dans le journal de son établissement.

T : « Au lycée, j’étais engagée dans l’antenne jeune de mon lycée sur Amnesty International. On avait mené plusieurs actions, des pétitions, des ciné-débats, des explications de cas. Donc cet aspect-là, l’engagement, c'était important pour moi. Et quand on a dû choisir les UE, j'avais vu ça dans le carnet d'enseignements, je me suis dit ça peut être intéressant, ça reste de l'engagement. »

F : « Alors moi au lycée, j'étais pas mal engagée dans le journal du lycée et après quand je suis arrivée à l'université, c'est vrai que j'étais pas mal perdue au début et j'ai eu cette idée de créer un journal à l'université pour informer les étudiants sur tout ce qu'il peut y avoir à l'université, pour qu'ils soient un peu moins perdus et pour écrire sur différents sujets qui pourraient les intéresser. Donc quand j’ai vu que l’UE concernait la vie étudiante universitaire, ça m’a beaucoup intéressée. »

Fanny a par la suite fondé Le ScrUB3, un journal étudiant interdisciplinaire qu’elle coordonne au sein d’une association qu’elle a elle-même créée en juin 2024. Les étudiantes interrogées décrivent Le ScrUB comme un journal « par les étudiants, pour les étudiants », dont les idées de thématiques émergent directement des étudiants qui rédigent ensuite eux-mêmes les articles.

Ainsi, loin d’être novices en matière de participation à la vie collective, les deux étudiantes avaient déjà exploré des formes d’engagement dès le lycée, une dynamique qu’elles ont souhaité poursuivre à l’université. Pour toutes deux, l’UE Démocratie s’est imposée comme une suite logique, une manière de prolonger ces engagements dans le contexte universitaire.

1.2. Apprendre à se connaître et à comprendre l’université

Pour commencer, l’UE Démocratie est une UE d’ouverture qui rassemble des étudiants de différentes disciplines et niveaux d’étude. Ce brassage interdisciplinaire et inter-niveaux est l’une des particularités de l’UE, et constitue, d’après les dires des enquêtées, une grande richesse.

T : « Comme c’est une UE d’ouverture, c’est accessible pour tout le monde. Ça croise toutes les disciplines, donc une personne de sociologie comme une personne du CPES4 peut en faire partie et participer. »

L’UE est conçue comme un espace ouvert à tous, favorisant la diversité des regards : « Ça amène différents points de vue et c'est ça qui est intéressant », complète Thaïna.

En arrivant à l’université, beaucoup d’étudiants découvrent un environnement institutionnel opaque, au milieu d’une masse d’étudiants inconnus. L’UE Démocratie s’ouvre justement sur un travail de décryptage du fonctionnement universitaire. Un objectif salué par les deux étudiantes.

T : « [Le Vice-président étudiant de l’université de Bordeaux] a commencé à nous expliquer le fonctionnement de la fac, avec tous les différents conseils, parce qu’il y a énormément de conseils de toute taille, des petits et des plus gros… c’est très complexe. »

Le dispositif se poursuit par des entretiens croisés entre étudiants pour apprendre à se connaître. Les étudiants sont tirés au sort pour interroger l’un de leurs camarades. Une enseignante avait préparé en amont un guide d’entretien.

F : « C'était un peu pour faire des portraits de nous, pour qu'on sache qui on est dans l’UE, et en même temps qu'on se connaisse entre nous […] Y avait plein de questions que l’enseignante avait rédigées. On n’était pas obligés de toutes les poser mais c’était pour nous guider. »

T : « C’était fait très sociologiquement : on enregistrait, on retranscrivait, puis on écrivait un mini portrait de la personne qu’on avait interrogée, une espèce de résumé. »

Au-delà de la découverte des autres étudiants, ces entretiens individuels visent également à cerner leur rapport à l’engagement et à la démocratie. Une manière d’ancrer la réflexion dans les parcours de chacun, tout en apprenant à découvrir ses camarades.

T : « C'était pour voir justement l'engagement que chacun avait, et notre vision sur la démocratie universitaire. »

1.3. Une variété d’activités dans une logique participative

Dès les premières séances, les étudiants découvrent un format pédagogique à part. Loin du cours magistral classique, l’UE se construit autour d’échanges et d’expériences concrètes. Débats, travaux de groupe, recherches et observations… l’UE repose sur des formats participatifs.

T : « C'étaient trois heures par semaine, le jeudi soir de 17 h à 20 h. Mais c'était pas vraiment un cours ! C’était du débat pendant trois heures. »

F : « C’était beaucoup de débats entre nous. Trois heures à réfléchir ensemble à ce qu’on pourrait améliorer à l’université. »

T : « C’est ça : on a eu une espèce de cours, des explications sur tout le fonctionnement de l'université et puis c’étaient surtout des débats qu'on avait entre nous sur l'objet du cours, sur comment améliorer la vie à l'université. »

Chaque séance est un espace de discussion, de réflexion collective et de partage d’expériences. Les étudiants expriment leur satisfaction quant à la forme pédagogique qui tranche avec les formats universitaires classiques, mais aussi quant aux objectifs pédagogiques visés par le dispositif.

T : « Je trouvais que c'était bien fait. La façon dont le cours se déroule est intéressante, de débattre. En fait, c'est très informel. Moi, je sais que c'est quelque chose qui m'avait même vachement surprise au premier cours parce que c'est pas du tout en mode on s'assoit à la table, on écoute le professeur et on prend des notes. C'est vraiment participatif, chacun parle, répond aux questions, peut poser des questions, c'est très ouvert. »

F : « Comme l’a dit Thaïna, moi je trouve que c’est vraiment ce côté participatif, de débat, et aussi le fait que le projet c’était quand même d'améliorer la vie étudiante, que je trouve qui est super en fait. »

Le dispositif alterne entre apports théoriques, débats et travaux de terrain. Les étudiants ont été répartis en petits groupes autour de différentes missions : observation des conseils universitaires, recherche documentaire sur des dispositifs démocratiques existants en France et à l’international, ou encore audition du président de l’université. Le tout dans une logique d’apprentissage actif.

La diversité des activités proposées offre la possibilité aux étudiants de saisir les enjeux de la démocratie universitaire sous plusieurs angles. Pour Thaïna, cela a modifié en profondeur leur regard.

T : « On avait peut-être une vision plus restreinte au début… mais on a vu tout le champ des possibles. En fait, le sujet c’est la démocratie mais c’est surtout l’engagement étudiant qu’on a travaillé. »

2. Démocratie universitaire et engagement étudiant

2.1. Démocratie universitaire : une notion élargie

Comme commence à le souligner Thaïna dans le précédent verbatim, l’une des évolutions majeures vécues par les étudiants concerne leur définition même de la démocratie universitaire.

F : « Pour moi, la démocratie universitaire, ça concerne finalement toute l’amélioration de la vie à l’université. C’est démocratique dans le sens où tout le monde peut participer. »

T : « Ça n’inclut pas que les étudiants au final, ça inclut le personnel, etc. Parce que ça fait partie aussi de la démocratie, du bon fonctionnement de l'université. C'est comme à l'échelle nationale : les associations sont importantes pour la démocratie du pays parce que ça permet l'implication de tous les citoyens et la possibilité qu'ils donnent leur avis. »

À mesure que l’UE avançait, les étudiants ont progressivement élargi leur définition de la démocratie universitaire. Les deux participantes s’accordent sur une conception de cette dernière comme un système où tout le monde peut participer, qui inclut à la fois les étudiants, les personnels, et les instances.

2.2. Créer du lien pour susciter l’engagement

Pour les étudiantes, la démocratie universitaire rime avec l’engagement étudiant, un engagement qui se construit aussi par le lien social, l’intégration et l’identification à l’institution. Les étudiantes saluent en ce sens tout l’intérêt de la mise en place d’une semaine d’intégration au sein de la licence de sociologie5.

T : « Je pense que la semaine d’inté permet de se créer des liens et peut-être que, par la création de liens, derrière ça peut justement créer une sorte de réseau au final. Parce que pendant cette semaine, on est en lien avec énormément de personnes, que ce soit les personnes de notre groupe avec qui on participe mais aussi d’autres personnes. On rencontre des étudiants de L2, L3… on peut discuter avec eux. […] Et si on sent qu’on a des liens, qu'on est raccroché à l'université, derrière ça va donner l’envie… il va y avoir cette sensation qu’on fait partie de l'université. »

F : « Le sentiment d'appartenance. »

T : « Voilà. Il va y avoir ce sentiment d'appartenance à l'université qui va se développer et qui derrière donne l'envie de s'engager. »

3. Identifier les obstacles à la participation

3.1. Communiquer pour démocratiser : la connaissance comme condition de l’engagement

Au fil des discussions, un thème est revenu avec insistance : la communication comme levier fondamental – mais souvent négligé – de la démocratie universitaire. Pour Fanny et Thaïna, impossible d’espérer une participation étudiante sans un accès clair, lisible et régulier à l’information. S’engager à l’université, c’est avant tout s’informer, et être informé.

F : « Dans mon idée, c'est quelqu'un qui connaît l'université, au sens des dispositifs, des instances, etc. Et qui connaît pas mal de monde à l'université, qui a un réseau. Et qui a aussi des connaissances sur les associations, enfin tout ce qui rentre dans le fonctionnement de l'université. »

Mais l’acquisition de ces connaissances semble devoir passer par une diffusion claire de la part de l’institution, ce qui, comme nous allons le voir, n’est pas toujours assuré selon les étudiants.

3.2. Le paradoxe d’une communication surabondante mais inefficace

Au fil des séances, les étudiants ont soulevé plusieurs obstacles à la participation étudiante. En tête : le manque d'information, ou plutôt l'excès d'informations peu ciblées. La question de la communication institutionnelle revient comme un problème structurel et un symptôme du déficit démocratique. Thaïna décrit un système d’information kafkaïen.

T : « Il y a énormément d’informations qui circulent et justement ça en devient trop. On reçoit énormément de mails sauf que ce qu’on a constaté c’est qu’on recevait des mails de tout, tout le monde, qui n’avaient pas forcément de rapport avec nous précisément. Donc ça nous noie déjà dans un surplus d’informations, et au final on ne trouve pas les informations qu’on recherche en particulier. »

Le constat est sans appel : un trop-plein d’information désorganisée empêche d’identifier l’essentiel. Un paradoxe que les étudiantes dénoncent : une institution qui produit beaucoup de communication, mais peine à atteindre sa cible. Résultat : les étudiants ne savent pas ce qui les concerne vraiment, ni où chercher les ressources utiles. Les étudiantes soulèvent d’ailleurs la question des supports de diffusion, considérés comme trop nombreux.

T : « Il y a peut-être trop de décentralisation, il y a beaucoup de plateformes au final. »

Les étudiantes questionnent également le temps de la diffusion, en alertant à la fois sur la nécessité de porter une attention particulière aux étudiants de L1 (encore trop peu acculturés au système universitaire), sans pour autant surcharger les étudiants d’informations au mois de septembre, un temps justement crucial pour l’acculturation des étudiants.

T : « Le problème c’est que, notamment en L1 (parce qu’après on a vu que les L2 L3 étaient quand même plus renseignés), c’est qu’on ne dit pas où chercher dès le début de l’année. Moi c’est une réflexion que j’avais faite dès le début du cours : j’étais très sur les réseaux, sur Instagram, dès la rentrée je m’étais abonnée à presque tous les comptes de l’université de Bordeaux justement pour être à l'affût des informations. Et en fait, on avait remarqué qu’il y avait des personnes qui n'étaient pas au courant de l’existence de ces comptes et qui ne les suivaient pas. Et en fait c'est aussi un manque de communication sur les moyens qu'on a à disposition. »

T : « Il y a un surplus d'informations en L1. Parce qu’avec les réunions de rentrée, il y a trop d'informations, on ne retient pas tout. »

En définitive, la communication est ici envisagée comme un préalable à la démocratie : sans information adaptée, pas de participation possible. Un principe qui paraît essentiel pour faire vivre une université démocratique au quotidien.

3.3. La place de la parole étudiante à l’université : une légitimité en question

Les étudiants relient la question de la connaissance (comme condition de l’engagement) à la question de la légitimité. Faut-il avoir des connaissances pour que sa voix devienne légitime dans le débat démocratique ? Ainsi, la question de la légitimité traverse tout l’entretien : qui est légitime pour parler, décider, proposer ? Les étudiantes elles-mêmes en débattent.

F : « Est-ce qu'on a la légitimité de parler si on est informé ou pas ? Personnellement je suis plus du côté de "chacun peut s'exprimer, qu'il sache ou non".

T : Oui, parce que chacun a une opinion, qu’il ait des connaissances ou non. »

Mais cette position reste fragile dans un contexte où les normes académiques exigent maîtrise, expertise, cadrage. Les étudiantes identifient ainsi un autre frein : le sentiment de ne pas être légitime à s'exprimer dans des instances très formelles de l’université. Ayant assisté au conseil de la Commission de formation et de la vie universitaire (CFVU), Fanny constate que les étudiants élus présents prennent très peu, voire pas du tout, la parole.

F : « Sur les conseils, on a remarqué qu’ils ne prenaient pas la parole. On a fait l’hypothèse que face à un grand conseil avec plein d'enseignants et de membres "haut placés", qui ont un rôle important dans l'université, on se disait qu'ils ne se sentent peut-être pas très à l'aise par rapport à ça.

T : Oui, pas très légitimes. […] Des fois, on peut être intimidé par les personnes qui en savent plus que nous. »

Ce constat nourrit leur proposition de créer des espaces exclusivement dédiés aux étudiants, plus accessibles et moins intimidants, comme nous le verrons dans la partie 4.

Lorsqu’elle a assisté à une réunion de la CFVU, Fanny a également été surprise par la faible représentation des étudiants élus.

F : « Il n’y avait vraiment pas beaucoup d'élus étudiants présents dans les conseils, comparé au nombre de participants qui siègent.

T : Et ils ne sont pas trop poussés à parler. »

Ce décalage alimente une question chez les participantes : les étudiants ont-ils réellement leur place dans les décisions universitaires ?

T : « On peut se poser la question : ils sont là, mais est-ce qu'ils sont là juste pour faire joli ou est-ce qu'ils ont un réel impact en fait ? Surtout s'ils ne sont pas présents ou s'ils ne parlent pas la plupart du temps. En fait, ça donne bonne conscience : on se dit "les étudiants sont inclus dans les décisions", mais ne participent pas vraiment. »

Trouver sa place dans les conseils élus n’est pas chose évidente pour un étudiant (« C’est long et c’est des sujets assez… administratifs des fois, des trucs assez compliqués à comprendre », nous dit Fanny). L’expérience conduit les étudiantes à s’interroger ouvertement sur le sens de la démocratie universitaire telle qu’elle est pratiquée. Ces différents constats ont amené les étudiants de l’UE Démocratie à réfléchir à des propositions de solution, afin de favoriser l’engagement étudiant dans la démocratie universitaire.

4. Du diagnostic à l’action : quelques propositions d’amélioration

4.1. Des propositions centralisées dans des rapports

À la fin du semestre, tous les étudiants de l’UE Démocratie ont été amenés à rédiger, d’une part, un rapport réflexif individuel sur leur expérience au sein de l’UE et, d’autre part, un rapport collectif autour de la question suivante : « Dans quelle mesure le cadre de la démocratie à l’université de Bordeaux est-il adapté aux aspirations, dispositions et aux contraintes des étudiant·es ou des changements devraient-ils être introduits ? ».

Le rapport collectif a été présenté lors d’une restitution publique en janvier 2025 à l’université de Bordeaux face à des personnes spécialement invitées pour l’occasion. Il a également été publié en ligne sur la plateforme HAL6. Nous reprenons dans cette partie quelques-unes des propositions énoncées dans le rapport.

4.2. Optimiser la diffusion de l’information à l’université

Dans leur rapport, les étudiants font le constat d’un manque de clarté et de centralisation des informations diffusées à et par l’université. Parmi les propositions faites dans le rapport, les étudiants suggèrent de développer une application interactive à la manière de POL, qui combinerait information et consultation.

POL est une application créée par des étudiants de Sciences Po Lille permettant de prendre connaissance des textes qui seront débattus le jour-même par le gouvernement et de voter sur les lois en cours à l’Assemblée nationale.

T : « Ce qui est intéressant avec POL, c’est qu’avant de voter, il y a tout un descriptif de la question, les enjeux, etc. Et après, on vote pour donner notre avis. Mais avant, il y a tout un côté informationnel justement. »

Les deux étudiantes que nous avons interrogées s’accordent à dire qu’il serait avantageux de créer un dispositif de la sorte appliqué au contexte universitaire, qui permettrait d’informer et de sonder les étudiants.

F : « Ce serait intéressant de mettre des sondages et de donner aux étudiants des informations sur ce qui existe à l’université. »

Le rapport aborde également la question du « sentiment d’appartenance » à l’université, considéré par les étudiants comme un facteur essentiel pour favoriser l’engagement. Fanny et Thaïna reviennent l’une et l’autre sur ce qui caractériserait un étudiant ayant un fort sentiment d’appartenance.

F : « Dans mon idée, c'est quelqu'un qui connaît l'université, […] tout ce qui rentre dans le fonctionnement de l'université.

T : … qui peut être engagé…

F : … qui peut être engagé mais pas forcément ! C'est vraiment quelqu'un qui a connaissance.

T : Oui, parce que s’il a des connaissances, ça montre qu'il s'intéresse à l'université, et donc qu’il s’intègre. »

Afin de favoriser cette acquisition de connaissances, les étudiants proposent notamment deux solutions concrètes : la première, mettre en place une plateforme unique et claire, un site centralisé d’information étudiante ; la seconde, proposer des newsletters thématiques auxquelles les étudiants s’abonneraient en fonction de leurs centres d’intérêt7.

F : « L’idée c’est que les étudiants choisissent sur quelle thématique ils aimeraient être informés. »

T : « À plus grande échelle, on avait carrément pensé à un site exprès avec différents onglets. »

Au-delà de la centralisation des ressources, l’enjeu serait de rendre l’information plus ciblée, personnalisée et attractive, avec un point d’honneur donné à la question de la temporalité de la diffusion. Comme vu précédemment (cf. le 4.2), les étudiantes déplorent un surplus d’informations au moment de la rentrée en L1. La suggestion d’une plateforme unique ou de newsletters thématiques se heurte à une difficulté plus vaste : « On ne dit pas où chercher dès le début de l’année », nous dit Thaïna. Les étudiantes interrogées préconisent alors de porter une attention toute particulière aux étudiants de première année, et proposent de multiplier les temps d’information tout au long de l’année, notamment à des moments clés, comme en janvier pour les étudiants en réorientation.

F : « Comme on a dit, on a plein d’informations en septembre, et au lieu de faire ça juste à la rentrée, l’idée ce serait de le faire aussi à d'autres moments dans l'année parce qu'il n'y a pas que la rentrée pour s'engager, on peut s'engager plus tard.

T : Le faire notamment en janvier pour les étudiants qui se réorientent. »

Le mois de septembre est identifié par les étudiantes comme un temps déterminant dans le parcours de l’étudiant. Convaincues de l’intérêt de la semaine d’intégration organisée par le département de sociologie, elles suggèrent d’étendre ce dispositif aux autres formations.

T : « Nous on en a une en socio mais on n'en a pas entendu parler autre part. On avait trouvé ça intéressant pour l'intégration des étudiants. Ça aide à se connaître entre nous, et justement à se donner les informations, à rencontrer des pairs. Et ça, ce serait intéressant de le faire dans toutes les filières. »

4.3. Un projet concret : un Parlement par et pour les étudiants

Tout au long du semestre, les étudiants de l’UE Démocratie ont débattu sur le fonctionnement universitaire et ont réfléchi à des pistes d’amélioration. Cette réflexion collective a abouti à plusieurs propositions, parmi lesquelles une idée phare : celle d’un Parlement étudiant. En effet, face aux obstacles à la prise de parole en conseils élus, les étudiants proposent de mettre en place un Parlement étudiant autogéré, pensé comme un espace où les étudiants pourraient débattre de leurs propres sujets, entre pairs, sans se sentir illégitimes. Il s’agirait donc d’une instance interne aux étudiants, conçue pour leur permettre d’exprimer leurs préoccupations sans le filtre des conseils traditionnels.

F : « Du coup c’est pour ça qu'on a eu cette idée de parlement étudiant qui serait vraiment que entre étudiants.

T : Pour mettre à l'aise parce que des fois, on peut être intimidé par les personnes qui en savent plus que nous.

F : Parce que pour les étudiants, quand il y a un conseil comme le CFVU, il y a tout un programme basé sur un ordre du jour, alors que si c'était un parlement étudiant, ça pourrait être un ordre du jour créé par les étudiants sur leurs problématiques précisément.

T : Les étudiants décideraient eux-mêmes des sujets qui seraient débattus […] On pense que ça faciliterait la discussion et qu'il y aurait plus de personnes présentes. »

Le projet de Parlement étudiant incarne cette volonté de redonner la parole aux étudiants. Et pour garantir une diversité de points de vue, les étudiantes imaginent un système mêlant élus, volontaires et étudiants tirés au sort.

F : « On s’était mis d'accord sur le fait qu'il y aurait des étudiants élus, des étudiants volontaires qui voudraient venir pour participer, et des étudiants tirés au sort pour avoir vraiment des avis divers et pas forcément de personnes qui iraient d'elles-mêmes. […] Et que ce soit vraiment sous forme de démocratie dans le sens où tout le monde a la parole et c'est comme un débat.

T : C'est par les étudiants, pour les étudiants. »

À la fin de l’UE, tous les participants ont été amenés à voter pour les différentes propositions faites par l’ensemble du groupe. Le projet de Parlement étudiant, porté collectivement à l’issue de l’UE, a été l’une des idées les plus soutenues avec 30 % des suffrages.

5. Discussion : faire de ce lieu de passage un lieu de partage

Il ressort de l’entretien que la question de la démocratie à l’université est intimement liée à celle de l’engagement étudiant : l’une ne va pas sans l’autre. Au-delà des outils, c’est une vision de l’université que les étudiantes défendent. L’engagement ne peut se faire que si les étudiants ont le sentiment d’appartenir à une communauté. L’intégration, le sentiment d’utilité, les espaces de parole sont autant de leviers pour que les étudiants s’approprient leur université. L’UE Démocratie aura été l’occasion pour ces étudiants de repenser l’université comme un véritable « lieu de vie ».

F : « La démocratie, c'est vraiment la participation de tous et l’idée c’est que tous ces dispositifs permettent une meilleure participation.

T : Ça inclut au maximum les étudiants dans l'université. Comme on en parle dans le rapport, que l’université ne soit pas qu'un lieu de passage. Montrer qu’ils ont une importance et qu'ils ont un rôle à jouer même s'ils sont là que 1, 2, 3 ans.

[…]

F : On essaye de faire en sorte que ce ne soit pas juste un lieu de passage, mais un lieu de vie. C'est ça, en fait. C'est participer à la vie étudiante. »

Conclusion

La présente enquête aura permis de faire entendre la voix des étudiants pour penser la démocratie universitaire de l’intérieur. En définitive, l’UE Démocratie aura été bien plus qu’un simple cours optionnel. D’après les étudiantes enquêtées, elle s’est révélée être un terrain d'expérimentation démocratique, mais aussi un espace d'empowerment rare pour explorer les marges de la vie universitaire : l’expérience semble avoir permis à ses participants de mieux comprendre les rouages de l’université, de se positionner dans la vie collective en s’exprimant librement et de formuler des propositions concrètes. Si le travail en groupe n’a pas toujours été facile, comme le note Thaïna, l’objectif semble néanmoins atteint : permettre aux étudiants de réfléchir ensemble aux conditions concrètes de la participation à la vie universitaire.

Toutefois, si l’UE a globalement été bien vécue par les étudiants y participant, certaines fragilités ont été relevées. L’observation des conseils universitaires a permis une immersion précieuse, mais les étudiants y ont noté l’absence ou le silence des élus étudiants. Ce que révèlent en creux parfois les paroles de Fanny et Thaïna, ce sont les possibles failles d’un système où la démocratie resterait en surface, où les étudiants seraient conviés à participer sans toujours avoir les moyens de le faire, ni les garanties d’être entendus. Derrière les bonnes intentions, les étudiantes formulent une hypothèse qu’il faut prendre au sérieux : et si la démocratie universitaire, malgré ses apparences, n’était encore qu’un alibi ?

C’est face à ce type d’enjeux que l’UE Démocratie trouve tout son sens : créer un espace d’apprentissage, de critique et de propositions, afin d’engager les étudiants pour une université plus démocratique.

Notes

Résumé

Cet article propose un retour d’expérience étudiant sur l’Unité d’Enseignement (UE) intitulée « Démocratie » mise en place à l’université de Bordeaux. À partir d’un entretien mené avec deux étudiantes en sociologie ayant suivi cette UE d’octobre à décembre 2024, il met en lumière la manière dont les étudiants perçoivent, interrogent et s’approprient les enjeux de démocratie universitaire. Loin de proposer une définition figée, l’UE favorise une réflexion collective sur l’engagement, la représentation étudiante, la communication institutionnelle et le sentiment d’appartenance à l’université. Les propos recueillis révèlent à la fois l’intérêt des étudiants pour les formes de participation active, et les obstacles persistants à leur pleine implication. L’article souligne ainsi la valeur pédagogique d’un dispositif qui cherche à faire de l’université non plus un simple « lieu de passage », mais un véritable « lieu de vie ».

Auteurs


Anna Barry

anna.barry@u-bordeaux.fr

Pays : France

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