L’étude des arguments et des moyens persuasifs dans des textes très courts. La controverse sur le sucre ajouté aux produits alimentaires
Comment former les étudiants à penser par eux-mêmes face aux discours d'autorité, aux slogans publicitaires ou aux arguments d'experts ? Cet article propose une approche pédagogique originale pour développer l'esprit critique des étudiants de sciences à partir de textes très courts issus de controverses sociales et scientifiques. À travers l’exemple de la controverse sur le sucre ajouté, il s’agit d’apprendre à repérer, analyser et évaluer les arguments, mais aussi à décrypter les moyens de persuasion mobilisés par les différents acteurs. Un dispositif rigoureux, accessible et stimulant, pour mieux comprendre les enjeux de santé publique et les stratégies de communication dans notre société.
Introduction : les dimensions scientifiques et sociales d’une controverse
Notre projet s’inscrit dans les pédagogies d’apprentissage de la démocratie ainsi que des controverses sociales qui présentent une dimension scientifique (Albe, 2022 ; Hervé et al., 2022). Il s’adresse principalement à des étudiants en sciences (Master de Biochimie, Licence en sciences de la vie, licence en sciences pour la santé), mais aussi à une minorité d’étudiants de la Faculté de Droit et de Gestion.
Ces étudiants sont formés à l’étude de disciplines (biochimie, sciences de la terre, informatique, etc.). Cependant, leur formation ne propose pas de théories ou de méthodes pour aborder des controverses, c’est-à-dire, des échanges argumentatifs sur des questions sociales, environnementales et/ou politiques dans lesquelles les sciences sont mobilisées par les intervenants. Ces controverses se poursuivent souvent sur des périodes de temps longues et elles mobilisent des intérêts ou des conceptions idéologiques essentiels pour les différents acteurs. Elles englobent à la fois leur discipline et des dimensions sociales, historiques, politiques, culturelles et éthiques.
Dans un précédent article, nous avons proposé une étude de la controverse sur les échouages de dauphins (Goldberg & Gustave, 2024). Ici, par une approche originale des arguments et des moyens de persuasion, adaptée à des étudiants de la Faculté des sciences, nous traiterons d’une controverse sur la consommation de sucre ajouté dans l’alimentation (en particulier, celle des enfants).
Nous nous intéresserons aux nombreuses voix qui se font entendre au sujet de l’éducation alimentaire à l’école : le Ministère de l’éducation nationale, les chercheurs, les associations savantes (pédiatrie, agro-alimentaire, santé), les organisations de consommateurs, les entreprises agro-alimentaires et les associations qui combattent certaines formes de publicité envahissantes (Berthoud & De Iulio, 2015). À titre d’exemple, dans cet article, nous présenterons un texte extrait d’un document pédagogique sur l’éducation alimentaire qui a été publié par les industries du sucre.
Outre sa dimension biochimique et métabolique, la controverse sur le sucre ajouté porte sur de nombreuses questions : la publicité destinée aux enfants, l’éducation alimentaire, le marketing et le packaging, le positionnement des produits sucrés dans les rayons des supermarchés, les remises et les promotions dans les grandes surfaces de distribution, les flyers publicitaires, les distributeurs automatiques, l’inscription du label Nutriscore sur l’emballage, etc. D’autres questions de type juridique sont aussi abordées : les règles liées à la composition des produits, les taxations, les interdictions de vente dans les écoles, etc.
1. Notre dispositif pédagogique
1.1. L’état des connaissances scientifiques : un critère important pour le choix de l’étude d’une controverse
Les controverses sociales que nous étudions ont toutes une composante qui fait intervenir les sciences de la nature (l’écologie lorsque nous étudions la disparition des dauphins dans le Golfe de Gascogne, la nutrition lorsque nous étudions le sucre ajouté dans notre alimentation, la biochimie lorsque nous étudions la toxicité de certains neurotoxiques pour les abeilles).
Il importe de distinguer les controverses dans lesquelles il existe un consensus entre les scientifiques (par exemple, au sujet des effets néfastes d’une consommation importante de sucre) de celles pour lesquelles il existe des désaccords entre scientifiques (par exemple, au sujet de l’équilibre nutritionnel d’une alimentation végétalienne).
Lorsque l’on s’adresse à des étudiants qui suivent différentes filières d’enseignement, il est préférable de choisir une controverse pour laquelle il existe un consensus entre scientifiques, car il est alors peu utile d’exposer dans le détail les questionnements scientifiques complexes pour lesquels nombre d’étudiants ne sont pas formés.
Dans la controverse qui nous intéresse ici, la communauté scientifique s’accorde pour reconnaître que le sucre ajouté est néfaste pour la santé (au-delà d’un certain seuil), et cette donnée est essentielle dans la controverse qui concerne la législation sur le sucre.
Les aspects scientifiques de ce type de controverse peuvent alors être brièvement et simplement présentés à tous les étudiants, quelle que soit leur discipline. La brièveté de ces explications permet de consacrer l’essentiel du temps aux questions sociales, politiques, économiques, qui sont nombreuses, et d’autant plus difficiles qu’elles touchent à des intérêts humains, à des traditions culturelles et culinaires, ou encore à des croyances.
1.2. L’approche théorique de l’étude argumentative
Une partie théorique de notre enseignement est composée de vidéos (de 10 minutes environ, que nous avons écrites, scénarisées et réalisées dans les studios de notre université) et que les étudiants regardent à distance (voir Tableau 1). Nous leur consacrons un moment de discussion au début de chaque leçon. Dans leur très grande majorité, les étudiants ont regardé et appris les notions de chaque vidéo avant de venir en classe. Il est cependant toujours nécessaire de rappeler l’essentiel des notions et leur utilité dans l’étude concrète des controverses. Ces vidéos peuvent être envoyées sur simple demande.
Pour mener à bien notre projet, nous privilégions l’étude de textes courts, voire très courts (moins de cent mots), le plus souvent choisis par l’enseignant parce qu’ils illustrent bien la controverse. Leur lecture et leur compréhension sont généralement rapides. Nous en faisons une étude approfondie. Cette étude permet d’explorer de manière détaillée les arguments et les moyens de persuasion contenus dans ces textes (voir plus loin). Nous avons montré par ailleurs l’intérêt d’une telle approche (Garric et al., 2020 ; Goldberg & Gustave, 2024). Outre ces textes, nous analysons également des vidéos produites par les industries agro-alimentaires au sujet de l’alimentation équilibrée.
Notre étude des controverses vise deux objectifs principaux :
1. L’étude des arguments. Cette étude nécessite de transmettre aux étudiants des connaissances pour apprécier les données scientifiques liées à la controverse (ce que l’on oublie trop souvent dans la vie courante). Notons ici que l’enseignant qui anime l’atelier est biochimiste et qu’il enseigne par ailleurs les équilibres alimentaires. Au besoin, les étudiants devront se renseigner auprès de personnes compétentes, ou en lisant des textes scientifiques dignes de confiance pour se forger une opinion bien documentée. Les étudiants consulteront par exemple les sites du Plan National Nutrition Santé ou des ouvrages de nutrition rédigés par des universitaires (e.g., Lecerf & Schlienger, 2016).
Ensuite, notre étude procède à l’évaluation des arguments. Le travail comporte plusieurs étapes interdépendantes :
- Repérer des arguments, ce qui se révèle parfois difficile parce qu’ils peuvent apparaître sous des formes les plus variées et les plus inattendues.
- Contextualiser les arguments : comprendre le sens d’un argument dans le contexte (social, historique, politique, économique, idéologique) où il est énoncé.
- Standardiser les arguments, c’est-à-dire les présenter sous une forme qui rend leur analyse plus aisée.
- Évaluer la solidité de l’argument (voir dans la suite de l’article).
2. L’étude des moyens de persuasion vise à repérer certains moyens mis en œuvre dans un texte pour faire adhérer ses lecteurs aux opinions et aux arguments qui lui sont soumis. Il peut s’agir d’un appel aux émotions, ou de l’exploitation de certains besoins (amour, sécurité, reconnaissance...), ou de techniques qui utilisent des faiblesses courantes de nos raisonnements (biais cognitifs), ou encore des croyances préexistantes.
2. Le déroulé de notre projet
Le Tableau 1 présente le déroulé de notre projet pédagogique.
Séance | Contenu des séances |
1 | Les savoirs des étudiants au sujet des controverses scientifiques et sociales |
2 | Vidéo : Qu’est-ce qu’un argument ? Trois groupes d’étudiants étudient chacun un communiqué de presse ou des courtes publications au sujet du sucre dans l’alimentation (gouvernement, ANSES et industries sucrières). Ils rendent un travail écrit. |
3 | Vidéo : La standardisation d’un argument Discussion en groupe des trois textes étudiés lors de la séance précédente. |
4 | Vidéo : L’évaluation d’un argument Étude d’un communiqué de presse des industries agro-alimentaires au sujet de vidéos pédagogiques qu’elles diffusent sur le thème de l’alimentation équilibrée |
5 | Vidéo : Les arguments fondés sur une analogie Trois groupes d’étudiants analysent chacun une vidéo pédagogique des industries agro-alimentaires. Ils rendent un travail écrit. |
6 | Vidéo : Les arguments fondés sur des faits et ceux fondés sur des valeurs Analyse en grand groupe d’une plaquette publiée par les industries sucrières qui contient le texte très bref présenté dans le présent article. L’analyse est fondée sur des outils présentés dans l’ensemble des vidéos. |
7 (et suivantes) | Présentation de travaux personnels des étudiants sur des controverses scientifiques et sociales de leur choix |
2.1. Les multiples dimensions d’une controverse
Dans le cadre limité de cet article, nous décrivons principalement deux séances de notre dispositif (la première et la sixième).
Voici la première question posée par l’enseignant lors de la première séance : « Citez des controverses sociales et scientifiques que vous connaissez. Pour chacune d’elles citez au moins un de ses aspects scientifiques et un de ses aspects sociaux. »
Les étudiants citent différentes controverses qu’ils connaissent : sur l’innocuité du vaccin covid-19, sur l’eugénisme, sur la culture des OGM, sur l’expérimentation animale, sur la chirurgie transgenre, sur les modèles économiques libéral ou redistributif... Cette première question contribue à la mobilisation des savoirs et à la mise en place de premières discussions collectives, dans lesquelles les savoirs de chacun enrichissent le savoir collectif.
Ensuite, nous démarrons l’étude d’une controverse liée à la consommation de sucres ajoutés dans nos aliments. Pour initier cette étude, voici la deuxième question posée : « Quels sont les aliments contenant du sucre ajouté dans notre alimentation ? »
Des réponses évidentes fusent d’emblée : le coca, le chocolat, les boissons dites énergétiques, les bonbons, les pâtes à tartiner, certains jus de fruits, yaourts, etc. Cependant, à ce stade, de nombreux étudiants découvrent que certains produits, qui n’ont pas un goût sucré prononcé, sont enrichis en sucre : des aliments pour bébés, de nombreuses céréales du petit-déjeuner, les sauces pour salades, etc. Certains étudiants découvrent que le problème d’une alimentation trop riche en sucres ajoutés peut ainsi se poser... dès le plus jeune âge.
Voici la troisième question posée : « Que savez-vous de la valeur nutritive des produits industriels enrichis en sucre ? » Les étudiants répondent que le sucre permet la conservation de certains aliments (confitures). C’est aussi un exhausteur de goût, c’est une molécule qui peut susciter une forme de dépendance. De plus, les produits sucrés sont souvent peu nutritifs (pauvres en vitamines, minéraux, fibres, antioxydants...).
La consommation de sucre conduit aussi à des changements hormonaux (tels que la production d’insuline). Certains étudiants sont capables d’expliquer à l’ensemble de la classe ce qu’est un pic d’insuline, et les raisons pour lesquelles une consommation de produits concentrés en sucre, tels que des barres chocolatées, peut également induire une hypoglycémie réactionnelle (ce qui est contre-intuitif). Dans certaines classes, des étudiants évoquent la production de dopamine suite à la consommation de sucre. Le sucre ajouté favorise aussi l’apparition ou le développement du diabète de type 2, de maladies cardio-vasculaires, de souffrances psychologiques.
Notons que certaines réponses des étudiants doivent être soigneusement discutées. C’est le cas lorsqu’un étudiant affirme que les sucres simples de l’alimentation (qu’il confond avec le glucose sanguin) constituent la seule source d’énergie pour le cerveau...
Voici la quatrième question posée : « Quels sont les acteurs qui prennent position au sujet de la présence de sucre dans notre alimentation ? » En réponse, les étudiants énoncent les industriels de l’agro-alimentaire et de la distribution, les médecins et les scientifiques dans les sciences de la santé, les publicitaires, le gouvernement, les responsables politiques, les éducateurs, les enseignants, les associations de consommateurs, les associations d’aide aux personnes précaires, les associations de malades, les spécialistes du droit. Il est particulièrement intéressant de découvrir ici la multiplicité des acteurs et des intérêts sociaux ou économiques en jeu dans la controverse. Il apparaît alors clairement que la controverse sociale dépasse très largement le champ scientifique.
La cinquième question porte sur les disciplines mobilisées dans la controverse. Outre les plus évidentes (médecine, biochimie, nutrition), certains étudiants découvrent l’implication de la psychologie, de la sociologie, de la communication, de la linguistique, de l’économie, des sciences politiques, du marketing... Cette discussion contribue à la prise en compte des multiples dimensions de la controverse. Elle montre aussi que certaines connaissances en sciences humaines peuvent être mobilisées pour... augmenter la vente de produits sucrés qui ne présentent aucun intérêt diététique, et qui peuvent être dangereux pour la santé.
2.2. La richesse de l’étude d’un très bref argument
Voici le descriptif de la sixième séance de notre dispositif.
La controverse sur le sucre ajouté produit de nombreux discours. Ils proviennent tant des institutions médicales et éducatives, que des industries agro-alimentaires, de nombreuses associations, du gouvernement ou encore des réseaux sociaux (De Iulio et al., 2015). La confrontation de ces discours nous donne à connaître les arguments et les moyens de persuasion des différents acteurs des controverses nutritionnelles (Ravachol et al., 2018).
Un texte étudié comme un argument
Au cours des séances 2-5, nous avons étudié plusieurs textes (ainsi que des petites vidéos sur l’alimentation destinées à des enfants) provenant des différents acteurs de la controverse : journalistes scientifiques, institutions de santé, gouvernement, lobby de l’industrie du sucre et associations de consommateurs. Cependant, nous souhaitons ne présenter ici que l’étude d’un texte très bref (moins de cent mots) qui permet d’aborder de nombreuses notions fort utiles pour développer la pensée critique des étudiants.
Lors de la sixième séance, nous avons choisi un texte extrait d’une plaquette (disponible en ligne) intitulée « Secrets de sucre : tout savoir pour allier plaisir et équilibre », éditée par Cultures Sucres, une association qui regroupe les industries sucrières françaises, et qui peut être considérée comme le lobby du sucre.
Notre texte constitue un encart sur une page intitulée « Sucre & Santé : on vous donne les clés ».
Le voici (pour la commodité de l’analyse, nous avons numéroté les deux phrases).
1. « Une consommation de sucres au-delà des apports recommandés peut contribuer à un excès de calories entraînant une prise de poids.
2. Les données scientifiques actuelles ne permettent pas de distinguer un effet différent sur la santé selon que les sucres sont ajoutés ou naturellement présents. »*
* ANSES
Le contexte et le cotexte de l’argument
Pour étudier notre très court texte, il est nécessaire d’observer au préalable le contexte dans lequel il est publié, car ce dernier donne des indications précieuses sur le projet qui anime ses auteurs. C’est pourquoi il importe de déterminer qui en est l’auteur, qui en sont les destinataires, quelle est la date de publication, quel est son support (éditeur, moyens techniques, qualité de la présentation, iconographie), quelle est l’actualité de ce texte au moment de sa publication.
Dans notre exemple, la contextualisation de l’argument prendra en compte des éléments tels que :
- L’augmentation importante des épidémies non-transmissibles (Organisation mondiale de la santé, 2013) telles que l’obésité, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, et les connaissances scientifiques robustes sur le rôle des produits sucrés industriels dans l’incidence de ces maladies métaboliques.
- Les actions menées par le PNNS, par l’Éducation nationale ainsi que par de nombreuses associations pour l’éducation à une alimentation saine.
- Le lobbying des industries betteravières et sucrières auprès des autorités sanitaires, législatives et de la population, pour limiter les règles qui visent à diminuer les ventes des produits ultra-transformés riches en sucres (Horel, 2020 ; Teyssedou, 2016).
Ces éléments permettent de comprendre le projet éditorial de cette plaquette, et en particulier la volonté des industries sucrières de montrer ce qu’elles considèrent comme l’intérêt nutritionnel, et jusqu’à un certain niveau, l’innocuité d’une consommation de sucres ajoutés.
Il apparaît également que notre argument s’adresse à un large public, peu informé, tel que les élèves d’un collège, et qu’il a vocation à servir de document éducatif. L’ensemble du document a pour but de mettre en avant des aspects positifs de la consommation de produits sucrés, dans un contexte de défiance grandissante. La qualité des illustrations, l’usage des couleurs et des polices de caractères variées, témoignent d’une volonté de capter l’attention de ce public.
Le repérage d’un argument
Notre programme d’étude des arguments repose largement sur l’ouvrage de Govier (2010), et sur d’autres ouvrages scientifiques ou didactiques (Amossy, 2006 ; Doury, 2016 ; Dufour, 2008 ; Meyer, 2005 ; Perelman & Olbrechts-Tyteca, 1988).
La standardisation de l’argument
La standardisation de l’argument consiste à le présenter sous une forme qui énonce d’abord ses prémisses et ensuite sa conclusion, toutes écrites sous la forme d’assertions. Une vidéo centrée sur la standardisation est visionnée par les étudiants en distanciel et discutée en classe.
Pour débuter notre analyse de ce texte, nous nous demandons si nous sommes en présence d’un argument. Quelles en sont les prémisses ? Quelle en est la conclusion ou, dit autrement, quelle est l’idée que le texte cherche à faire passer ?
Dans la discussion avec les étudiants, il ressort rapidement que cette conclusion sera en lien avec le contexte de la controverse sur le sucre ajouté, ainsi qu’avec les intérêts de l’industrie sucrière qui cherche à promouvoir ses propres produits. Ce contexte est aussi celui d’une inquiétude partagée par un large public au sujet des aliments enrichis en sucre. Les étudiants découvrent que la conclusion d’un argument peut être implicite, c’est-à-dire qu’elle ne soit pas écrite, mais qu’elle doive être interprétée par le lecteur.
Dans le texte bref que nous analysons, en établissant qu’il n’est pas possible de distinguer les sucres provenant des fruits et ceux provenant de produits enrichis en sucre, il est fort probable que l’industrie sucrière cherche à faire admettre implicitement l’idée que tous les aliments industriels contenant du sucre ajouté (les sodas, les barres chocolatées), mais aussi... les fruits, doivent être traités de la même façon par le législateur.
Voici notre argument standardisé, avec sa conclusion dorénavant écrite explicitement.
Prémisse 1 : « Une consommation de sucres au-delà des apports recommandés peut contribuer à un excès de calories entraînant une prise de poids.
Prémisse 2 : Les données scientifiques actuelles ne permettent pas de distinguer un effet différent sur la santé selon que les sucres sont ajoutés ou naturellement présents. »*
Donc,
Conclusion : Légalement, ces deux sources de sucre doivent être traitées de la même façon.
* ANSES (2016) Actualisation des repères du PNNS : établissement de recommandations
Dans notre exemple, la standardisation a nécessité l’écriture de la conclusion implicite. Notons également que pour repérer la conclusion de notre argument, il a fallu prendre connaissance de l’ensemble de la plaquette et au besoin d’autres plaquettes éditées par Cultures-Sucre. De plus, il était important d’avoir à l’esprit le projet de communication qui anime ce lobby industriel dans le contexte légal actuel, qui pourrait affecter l’économie de l’industrie sucrière.
C’est donc bien une ouverture d’esprit vers l’ensemble de la problématique du sucre ajouté qui est proposée par notre analyse. Ainsi, dès l’étape de repérage de l’argument, il importe de prendre en compte les aspects scientifiques mais aussi politiques, légaux, économiques et culturels de la controverse.
L’analyse de l’argument
Nous allons montrer comment les étudiants appliquent notre procédure d’analyse des arguments qui repose sur trois principales questions. Auparavant, ils lisent une vidéo sur l’évaluation des arguments, et nous en discutons en classe.
La première question qui se présente pour l’analyse des prémisses de l’argument est celle de leur acceptabilité. Les prémisses sont-elles acceptables ?
Dans l’idéal, pour être acceptable, une prémisse devrait être vraie. Cependant, notre expérience commune nous rappelle la difficulté ou l’impossibilité d’une telle vérification. C’est pourquoi, nous la considérerons comme acceptable si elle est communément admise par les personnes compétentes pour en juger (ici, la communauté scientifique), et si elle provient d’une source sérieuse (exemple : un journal scientifique). Il importe aussi qu’elle soit claire, compréhensible, sans ambiguïté.
La discussion des prémisses nous conduit à juger que la prémisse 1 de notre argument est acceptable : même avec des connaissances élémentaires en nutrition, il est notoire qu’un excès de sucres peut entraîner une prise de poids.
Notons qu’une telle prémisse frappe par sa banalité. Et il n’est pas rare qu’une argumentation spécieuse se construise à partir de prémisses banales auxquelles on ne peut qu’adhérer. Cette technique de persuasion, qui peut être fallacieuse, permet d’inspirer la confiance du public et de « mettre en sommeil » la pensée critique, particulièrement au moment où des prémisses contestables ou fausses seront énoncées.
Étudions maintenant la prémisse 2. Son analyse montre qu’elle n’est pas acceptable d’après les connaissances produites par la communauté scientifique : dans l’étude d’un aliment, on ne peut pas se contenter de considérer séparément un nutriment (tel que le sucre). Il importe de prendre en compte sa composition complète en nutriments, mais aussi sa structure, sa méthode de préparation, la présence d’additifs et de nombreux autres ingrédients nécessaires à sa fabrication. Et les données scientifiques permettent de distinguer un effet différent sur la santé selon que les sucres sont ajoutés ou naturellement présents dans l’aliment. À titre d’exemple, les barres de céréales, qui contiennent des molécules de sucres semblables à ceux des fruits, sont néanmoins des produits beaucoup plus riches en sucres que les fruits. Elles sont aussi largement dépourvues de vitamines, de minéraux, de fibres, d’antioxydants, d’eau et de multiples saveurs que l’on trouve dans les fruits. Elles peuvent être avalées quasiment sans être mâchées. Leurs sucres ajoutés seront métabolisés plus rapidement que ceux contenus dans un fruit. À l’inverse, des méta-analyses ont montré que des aliments naturels riches en sucres, tels les fruits, contribuent à diminuer l’incidence du diabète de type 2 ou des maladies cardio-vasculaires (Aune et al., 2017 ; Fardet, 2021 ; Wang et al., 2016), alors que la consommation habituelle d’aliments riches en sucres ajoutés augmente cette incidence.
Selon notre procédure d’étude des arguments, lorsqu’il est avéré que la prémisse 2 n’est pas acceptable, deux possibilités s’offrent à l’analyse. La première consiste à « améliorer » cette prémisse pour qu’elle devienne acceptable, sans pour autant modifier la pensée des auteurs du texte. C’est le travail qui se réalise lorsqu’une prémisse est rédigée maladroitement, et qu’elle ne reflète pas la pensée de son auteur. Mais tel n’est pas le cas dans notre exemple extrait d’une plaquette rédigée avec soin. Nous avons donc dû nous résoudre à adopter la seconde possibilité qui consiste simplement à éliminer cette prémisse de notre argument. En effet, une prémisse fausse ne peut pas être constitutive d’un argument solide.
La référence bibliographique : un moyen de persuasion discutable
Dans le texte bref que nous analysons, on trouve une référence bibliographique qui se révèle n’être qu’une coquetterie visant à donner l’illusion de la scientificité à la prémisse 2. Il s’agit ici d’un moyen de persuasion fondé sur la confiance que le public accorde à la compétence et au sérieux d’institutions telles que l’ANSES ou le PNNS (mentionnés dans cette citation) : les auteurs reprennent une citation d’une publication déjà ancienne. Ce stratagème persuasif est fréquent dans les discours des industriels lorsqu’ils doivent justifier de positions difficilement défendables. Il importe donc d’apprendre aux étudiants à être vigilants face à des textes qui, par leur présentation, rappellent la structure de textes scientifiques, alors qu’ils ne sont pas autre chose que des documents de communication.
Une fois expurgées la référence bibliographique et la prémisse 2, voici donc la nouvelle forme de notre argument, suite à l’étude du critère d’acceptabilité des prémisses :
Prémisse 1 : Une consommation de sucres au-delà des apports recommandés peut contribuer à un excès de calories entraînant une prise de poids.
Donc,
Conclusion : Les sucres provenant des produits industriels et des fruits doivent être traités de la même façon, tant nutritionnellement que légalement.
La conclusion a été légèrement modifiée afin que l’argument reste compréhensible. À ce stade, chacun peut se faire une idée de l’extrême pauvreté de ce qui subsiste de notre argument, voire même de sa contradiction interne... Cependant, nous poursuivrons son analyse de façon méthodique, dans le but de montrer la logique de notre procédure.
Notre étude nous conduit à nous poser une deuxième question : la prémisse est-elle pertinente ? En d’autres termes, est-elle en lien avec la conclusion, et est-elle de nature à la renforcer ?
La prémisse est pertinente. En effet, le sucre de notre alimentation peut être l’objet d’une législation adaptée.
Enfin, notre étude nous conduit à nous poser une troisième question : la prémisse est-elle suffisante pour justifier la conclusion de l’argument ?
Il apparaît alors clairement que rien ne permet d’affirmer la conclusion de l’argument à la lecture de son unique prémisse. En effet, les dangers d’une consommation trop élevée de sucre ne nous disent rien de la façon dont il faut juger de la qualité nutritionnelle des fruits et des produits enrichis en sucre. L’analyse des prémisses de notre argument est ainsi terminée. Nous pouvons conclure qu’il n’est pas (du tout) solide.
Cependant, il est essentiel de noter que nous n’avons pas encore montré si la conclusion de l’argument est vraie ou fausse, ni si elle est bonne ou mauvaise. Nous avons seulement montré que notre argument n’est pas solide. Or, il reste possible que notre argument soit, certes, fort mal construit, mais que sa conclusion soit vraie.
Pour évaluer la conclusion de notre argument, il est nécessaire de construire un nouvel argument. Il s’agit d’un travail que nous allons réduire ici, par souci de concision, à sa plus simple expression avec l’argument suivant, qui a été construit en classe avec les étudiants :
Prémisse 1 : Contrairement aux fruits, les produits industriels riches en sucres sont le plus souvent des produits ultra-transformés pauvres en eau, en vitamines, en minéraux, en antioxydants, en fibres.
Prémisse 2 : Contrairement aux fruits, les produits industriels riches en sucres contribuent à une dépendance vis-à-vis du sucre : ils peuvent être avalés quasiment sans être mâchés et sont responsables de pics de glycémie et d’hypoglycémies réactionnelles.
Conclusion : Donc, ces deux sources de sucre (fruits et produits ultra-transformés) ne peuvent pas être traitées de la même façon, tant nutritionnellement que légalement.
La conclusion de ce dernier argument invalide la conclusion du premier. L’analyse de notre argument est terminée. L’argument des industriels n’est pas solide et sa conclusion est fausse.
3. Discussion
Notre projet se caractérise par un travail initial de simplification et de concision des corpus d’étude des controverses. Il contraste avec des projets beaucoup plus vastes mis en place dans d’autres universités (Albe, 2009 ; Hervé, 2019 ; Latour, 2007), et qui s’intègrent dans des programmes plus longs pour l’étude des controverses. Avec certaines classes, nous ne disposons pour ce projet que de six séances d’une heure trente.
Pour avoir le temps d’aborder les aspects sociaux d’une controverse, nous en choisissons une pour laquelle il existe un accord général dans la communauté scientifique (ici, sur le sucre ajouté). Et d’autre part, nous choisissons des textes très courts, qui illustrent bien les arguments des différentes parties prenantes de la controverse.
Nous montrons dans cet article qu’il est possible, à partir d’un exemple très bref (deux phrases), de traiter de problèmes importants et parfois complexes dans l’étude d’une controverse : la contextualisation historique et sociale d’une controverse, le repérage des arguments, leur standardisation, leur évaluation, mais aussi le repérage des moyens de persuasion mis en place pour influencer le public. Au terme de ce travail, les étudiants sont en mesure d’évaluer la solidité d’un argument et de prendre position sur la validité de certains moyens de persuasion utilisés. Un élément tangible de cet acquis a pu être observé lors de l’évaluation finale des étudiants au terme de notre projet. Les étudiants devaient (seuls ou par groupes de deux) présenter une controverse de leur choix selon des modalités qu’ils pouvaient fixer librement. Plus de la moitié des présentations consistait en l’analyse d’arguments qui reprenaient les outils que les étudiants avaient appris à manier en classe dans le cadre de notre projet présenté dans cet article.
Dans le temps consacré à notre étude d’une controverse sociale et scientifique, nous pensons qu’il est nécessaire de proposer une méthode à la fois rapide et rigoureuse, qui laisse une large part du temps aux discussions, aux apports de connaissances par les étudiants eux-mêmes, à la prise en mains de notre méthode par les étudiants, au travail collectif, au travail à distance et à l’expression de points de vue variés et contradictoires.
Le travail en distanciel consiste en l’étude de vidéos sur l’argumentation réalisées dans notre université. Il permet aux étudiants de prendre connaissance de notions théoriques pour l’analyse des arguments. Il constitue un gain de temps appréciable lorsqu’on le compare à notre enseignement des précédentes années, lorsque cet apprentissage était réalisé exclusivement en classe. En effet, la discussion en classe d’une vidéo vue à la maison dure environ 20 minutes, alors que son enseignement en classe (lorsque ces vidéos n’existaient pas) durait environ une heure.
Le choix du thème unique d’une controverse (le sucre ajouté), pour tous les étudiants, s’est aussi révélé judicieux : il s’avère que les étudiants sont nombreux à s’interroger sur leur alimentation, sur leur santé, sur l’impact de la publicité et des réseaux sociaux sur l’alimentation. À partir de cette motivation des étudiants, il devient possible d’aborder des problèmes auxquels ils pensent généralement assez peu : l’éducation des jeunes enfants, l’alimentation des personnes pauvres, la place du marketing dans nos cultures alimentaires, l’emprise de l’industrie sur nos choix alimentaires, etc. À partir de leur vécu, il devient ainsi possible d’aborder des controverses sociales complexes et d’évaluer les arguments ainsi que les moyens de persuasion des différents acteurs des controverses. Notons enfin que les étudiants sont évalués en fin de formation lors de la présentation critique d’un texte argumentatif, sur un thème qui les préoccupe, ce qui leur permet d’utiliser, s’ils le souhaitent, notre méthode d’étude des arguments dans un domaine plus personnel.
Notes
- 1. Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation de l’environnement et du travail.
- 2. Programme national nutrition santé.
Références
- Albe, V. (2009). Enseigner les controverses.
- Albe, V. (2022). L’étude de controverses pour une connaissance des pratiques et des institutions de recherches technoscientifiques. http://Journals.Openedition.Org/Questionsvives
- Amossy, R. (2006). L’argumentation dans le discours.
- Aune, D., Giovannucci, E., Boffetta, P., Fadnes, L. T., Keum, N., Norat, T., Greenwood, D. C., Riboli, E., Vatten, L. J., & Tonstad, S. (2017). Fruit and vegetable intake and the risk of cardiovascular disease, total cancer and all-cause mortality—a systematic review and dose-response meta-analysis of prospective studies. International Journal of Epidemiology, 46(3), 1029–1056. doi:10.1093/ije/dyw319
- Berthoud, M., & De Iulio, S. (2015). Apprendre à manger : l’éducation alimentaire à l’école entre politiques publiques, médiations marchandes et mobilisations citoyennes. Questions de Communication, 27, 105–128. doi:10.4000/questionsdecommunication.9710
- De Iulio, S., Bardou-Boisnier, S., & Pailliart, I. (2015). Penser les enjeux publics de l’alimentation. Questions de Communication, 27, 7–19. doi:10.4000/questionsdecommunication.9668
- Doury, M. (2016). Argumentation.
- Dufour, M. (2008). Argumenter.
- Fardet, A. (2021). Pourquoi tout compliquer ?
- Garric, N., Goldberg, M., & Souchard, M. (2020). Le communiqué de presse comme orchestration du désaccord dans la controverse sociale. In J. R. et A. W. Loïc Nicolas (Ed.), La Valeur du désaccord. (pp. 315–330).
- Goldberg, M., & Gustave, M. (2024). L’imagier : une approche pédagogique des controverses à l’université. Aspects politiques, économiques, scientifiques et moyens persuasifs des différents acteurs au sujet de la capture accidentelle des dauphins. Études & Pédagogies. https://doi.
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Résumé
Nous proposons ici une approche des controverses sociales et scientifiques caractérisée par le choix de texte issus de sites d’Internet, courts (moins de 600 mots), voire très courts (moins de 100 mots), qui illustrent les différents points de vue exprimés dans une controverse. Leur brièveté facilite une étude comparative des différents points de vue. Pour pouvoir traiter des aspects sociaux et politiques (plutôt que des questions proprement scientifiques), nous choisissons d’étudier une controverse sociale dans laquelle il existe un large consensus au sein de la communauté scientifique sur les questions essentielles : les effets sur la santé des produits riches en sucres ajoutés. Notre travail en classe est couplé à un travail en distanciel fondé sur des vidéos (créées dans notre université) qui traitent de l’argumentation et de la persuasion.
L’étude des arguments vise à permettre aux étudiants d’évaluer pour eux-mêmes leurs compétences dans le domaine de la controverse, et à prendre en compte la diversité des acteurs d’une controverse (leurs intérêts, leurs conceptions). Par la suite, notre étude procède à l’évaluation des arguments et des moyens de persuasion selon une procédure classique incluse dans notre dispositif pédagogique.
Notre travail comporte plusieurs étapes : repérer des arguments, les contextualiser, les standardiser et les évaluer. L’étude des moyens de persuasion vise à repérer les techniques (parfois peu apparentes) mises en œuvre.
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